...Louiza Abouriche
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Cheikh Tahar Ali Aldjet. Moudjahid, enseignant, Imam :
L’imam qui sait manier le verbe et le pistolet
24 DÉCEMBRE 2009
Tahar est né le 5 du mois béni de Moharam 1335, correspondant
au 7 février 1917 à Tamokra (Béjaïa). Il y a grandi et appris intégralement le
Coran à l’âge de 12 ans. Il a pu accéder par la suite à l’enseignement de la
théologie, l’arabe, l’histoire, les mathématiques, prodigués par son maître Aït
Djer, un proche de Benbadis, ainsi que par les cheikhs Mohamed Ali Taïbi, El
Khiari, Hannachi, Mesbah, Tounsi et El Ghezouani.
Le parcours de Tahar Aït Aldjet est une très belle histoire d’élévation
intellectuelle, spirituelle et patriotique. Homme discret, presque effacé,
c’est la télévision qui l’a fait découvrir à travers ses interventions avisées
lors des célébrations des fêtes religieuses où il officie en sa qualité de
membre de la commission des fetwas. Ses sourires d’enfant illuminent
régulièrement son visage angélique avec sa barbe blanche qui lui donne l’air
d’un vieil ermite mystique. Toujours égal à lui-même, fidèle à ses principes,
cheikh Tahar, comme l’a souligné un de ses amis, «est de ces chênes qui ne
tombent que foudroyés».
Homme paisible plongé dans ses méditations, Tahar manie
aussi bien le verbe que le pistolet. Il a fait le coup de feu pendant la guerre
de libération, tout en s’érigeant en médiateur pour régler les différends en
s’appuyant sur sa large culture en théologie. Chez lui, sur les hauteurs
d’Alger, où il nous a courtoisement reçus, Si Tahar nous conte son enfance à
Tamokra près d’Akbou, l’influence sur son parcours de son père, cheikh Mokrane,
un imam qui prodiguait son enseignement à la zaouïa Sidi Yahia et à celle
d’Amalou.
Tahar a assumé bien volontiers la transmission du savoir en commençant par
psalmodier les versets du Coran en faisant son nid petit à petit aux côtés d’un
penseur émérite et un des fondateurs de l’Association des ulémas qui a eu le
quitus du maître cheikh Abdelhamid Benbadis en personne. «Ce Cheikh, Saïd Aït
Djer, nous a enseigné la réthorique, le fikh, l’arabe aux côtés des matières
courantes.»
Enfance à Tamokra
Sa besace de connaissances bien remplie, Tahar part à Mila
où il complète ses études à la zaouïa Hamlaouia, dont le rayonnement avait
dépassé les frontières locales grâce à l’apport d’érudits comme Sidi Khaled,
issu de l’université de Karaouiyine, Benchelika Ahmed ou encore Benmalek
diplômés de la célèbre Zitouna qui avait délégué trois de ses professeurs, Mesbah,
Mizouni et Gribaâ. Tahar y restera 3 ans.
En 1937, il retourne à Tamokra où il s’évertue avec les sages du village à
relancer la zaouïa détruite par l’occupant français. A 20 ans, Tahar est déjà
sûr de son art et entre de plain-pied dans l’enseignement. Il y restera de 1937
jusqu’à la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Lors des élections qui
s’ensuivirent, Tahar allait, sous la bannière du PPA, focaliser la colère et
les revendications de la population, mais la suite des événements allait
contrarier tout le monde.
«Dès lors, il était clair qu’on ne pouvait arracher nos
droits que par des voies moins pacifiques.»
Le caïd Si Cherif Ouelhad, lui tiendra rigueur et l’isolera. Tahar se retrouve
à la zaouïa Sidi Saïd Imsisen de Sedouk avec ses étudiants qui n’ont pas hésité
un instant à le suivre. Lorsqu’il retourne chez lui à Tamokra, la zaouïa qu’il
avait laissée en ruines et délaissée était devenue prospère, l’une des plus
réputées de la région, sinon du territoire avec un effectif dépassant les 500
étudiants en régime d’internat. Quelque temps après le déclenchement de la
guerre, la zaouïa s’était transformée en PC des moudjahidine. Krim, Amirouche,
Abane et Mohamedi Saïd, notamment, y ont fait plusieurs passages. «Lorsqu’en
1956, l’ennemi s’en est rendu compte, il n’a pas hésité à bombarder la zaouïa
et ses alentours même les fûts d’huile ne furent pas épargnés.»
Le conseiller de Amirouche
«Sous la férule de Amirouche, tous les étudiants sont montés
au maquis. Beaucoup d’entre eux y ont laissé leur vie… Amirouche, commandant de
la zone 1 de la Wilaya III, compte tenu de ma fonction de cadi, m’a chargé
d’appliquer le droit et de veiller à ce que la justice et l’équité règnent dans
mes verdicts. Grâce à Dieu, j’ai modestement contribué à régler tous les différends.
Le colonel Amirouche avait le mérite d’encourager l’envoi de jeunes Algériens
pour acquérir le savoir. Il savait que tôt ou tard, l’Algérie allait accéder à
l’indépendance et que pour se construire, elle avait besoin de ses forces
vives», témoigne Tahar qui a approché le chef militaire de la Wilaya III, dont
il était l’un des conseillers en matière de droit musulman. «Ma fonction de
cadi me permettait de trancher dans les conflits, que ce soit au maquis ou en
matière de différends familiaux. Je loue Dieu qui m’a guidé, car j’ai réussi à
aplanir toutes les difficultés.
Comme ce volet était important, le congrès de la Soumam l’a
pris en compte.» «Au printemps 1956 et lors de la grève des 8 jours, on a vécu
un véritable dilemme. Sortir ou ne pas sortir. Le peuple était entre le marteau
et l’enclume. S’il ne sortait pas, il pouvait s’attendre au pire. Alors
certains villageois sont allés voir Hmimi pour lui dire que la grève a surtout
ses effets dans les villes et qu’ils devaient protéger leurs champs. Il n’a
rien voulu entendre en appliquant strictement les ordres du FLN. J’ai fini par
le persuader en prenant la responsabilité de mon acte. J’ai appris par la suite
que le colonel Amirocuhe, pour lequel j’ai une grande estime, me rejoignait
dans cette démarche. A la fin de l’année 1957, une rencontre a eu lieu à
Benthouab, près de Tamokra qui a réuni Amirouche, Amokrane Abdelhafid, Hmimi.
C’est à cette occasion qu’Amirouche m’ordonna d’aller à
Tunis pour organiser les études des jeunes.» «L’Algérie va être indépendante et
elle aura besoin de cadres. Tu compléteras la formation des étudiants algériens
qui y résident.» Sitôt dit, sitôt fait. Le lendemain, avec un groupe
d’étudiants et le cheikh Arezki Chibani, on prend la direction de Tunis qu’on
gagnera à pied au bout de 31 jours. Le périple n’a pas été simple. On a failli
être les victimes du conflit qui opposait les dirigeants de la Wilaya I. A
Tunis où Amirouche nous avait précédés, nous avions mis en place toute la
logistique ainsi que le départ des étudiants algériens vers la Syrie, l’Egypte,
l’Irak. Parmi les jeunes étudiants de l’époque, Kamel Abderrahim, Hocine
Benmaâlem, Mohamed Tahar Bouzeghoub, Boubekeur Zerouk, Gaher.»
Tahar sera désigné en Libye où il restera du début des
années 1960 jusqu’en 1963 aux côtés de Mohamed Salah Seddik, Hacène Yami et
bien d’autres. «J’étais attaché culturel, je dépendais du ministère des
Affaires étrangères. Mais en rentrant en Algérie en juillet 1963, la fonction
que j’exerçais ne me disait plus rien et je retournais à ma vocation première,
l’enseignement. C’est ainsi que je fus nommé professeur d’enseignement
secondaire au lycée Okba d’Alger, de 1964 à 1972, puis de 1973 à 1978 au lycée
Amara Rachid, j’ai pu accéder à la retraite en 1979.»
«Vous savez, je fais des invocations à Dieu et il me comble
toujours», concède-t-il non sans préciser que Saïd Aït Djer l’a beaucoup aidé
au départ. «Le cheikh m’avait donné deux conseils :
– ne pas utiliser cette fonction pour faire fortune. Et là j’ouvre une
parenthèse pour démentir les propos diffusés dans un journal, selon lesquels,
j’avais vendu mes oliviers pour aller terminer mes études en Tunisie. Il n’en
est rien. En fait, c’est mon père qui, vu le statut qui était le mien au
village, et pour une question d’équité, avait vendu sa parcelle de terre pour
qu’il n’y ait pas d’amalgame.
– qu’il ne fallait pas que je m’attarde sur les choses matérielles et
temporelles, en recevant les gens.
Une retraite contrariée
La retraite du cheikh sera interrompue par l’appel de son
ancien élève à Tamokra, Mouloud Kacem, alors ministre qui, par un subtil jeu de
mots, le fera venir dans son département pour faire des prêches dans les
mosquées. De moutakaâid, il devient moutaâkid et fera bénéficier les fidèles de
son précieux savoir de longues années durant. Pour Mohamed Salah Seddik, son
ami de toujours, «Tahar est un homme généreux d’une extrême modestie, c’est un
moudjahid sincère qui a mis sa vie au service du savoir et de la patrie. Il
aide les gens, spontanément, sans calculs ni contrepartie. On a passé des
moments inoubliables en Libye où on représentait le FLN.» Par delà sa fonction
au service de Dieu et de la propagation de l’Islam, Si Tahar a contribué à la
mobilisation de dizaines de jeunes de la zaouïa et de sa région, au profit de
la Révolution. L’histoire retiendra qu’il est à l’origine de la formation de
jeunes qui sont devenus par la suite des cadres supérieurs de la nation.
Amirouche ne s’est pas trompé en le considérant comme l’un des cheikhs émérites
qu’il a eu à côtoyer.
Le cheikh Cherifi Belhadj qui a côtoyé Tahar lors des
halakates de cheikh Sahnoun témoigne que Tahar a activé sans discontinuer à la
Ligue islamique de prédiction où il s’est toujours imprégné du sens authentique
du message porté par le Prophète. Evoquant sa passion, la transmission du
savoir, Tahar déplore l’état de l’école algérienne. «Le niveau de
l’enseignement a substantiellement baissé. J’ai vécu de longues étapes de
l’école algérienne et je peux dire qu’elle est en deçà des attentes. La mixité
a fait régresser le niveau, bien que je trouve que les filles réussissent mieux
que les garçons. Le problème réside dans la formation des formateurs», a-t-il
déclaré.
Pour Tahar, l’Islam politique est une hérésie, source de
discorde. L’apparition de nouveaux prophètes qui font des prêches et donnent
même des fetwas est à l’origine de la fitna qui a ébranlé le pays lors de la
décennie noire. Comme Dieu est Un, l’Islam est Un, fait-il remarquer.
«Il y a plus de 30 années, cheikh Tahar était mon prof d’arabe au lycée Amara
Rachid. Je ne savais pas que c’était un grand homme. A l’époque, on avait peur
de nos profs. Enfin c’était beaucoup plus du respect que de la peur ! Lui,
toute la classe l’aimait et il était bon. Il était indulgent envers les élèves.
Avec un visage angélique, il était plein de tendresse», nous dit le Dr Touati
Abdelhakim de Béjaïa.
Enfant de la zaouïa, Tahar Aït Aldjet né
le 3 février 1917 à Tamokra (Béjaïa) était tout naturellement destiné à
promouvoir et développer les sciences islamiques qu’il maîtrise parfaitement
grâce à une solide formation.
Homme de religion, Tahar a été aussi un combattant acharné contre les injustices.
Il défendit la cause nationale et intégra le FLN durant la guerre de
libération. Après l’indépendance, il reprit le chemin des classes en renouant
avec l’enseignement. Il fit plusieurs lycées d’Alger avant de goûter à une
retraite éphémère, puisqu’il travaille sans discontinuer en prêchant la bonne
parole au niveau des mosquées. Toujours souriant, Tahar, homme affable et
courtois, garde
93 ans toujours la même verve et le même enthousiasme. Tahar est père de 4
filles
et 3 garçons.|
LE JEUNE INDEPENDANT
Le 8 mai 1945 à Guelma et la presse française de l’époque
Par Salah Guemriche *
Publié le 07 mai 2022 à 20:23
Durant des décennies, depuis 1985, cette tribune avait, dans une version courte, été proposée à plusieurs journaux français (Le Monde, Libération, L’Humanité, La Croix, etc.). Aucun n’en avait voulu. Pour cause « d’actualité surchargée » ou, m’écrivit deux années de suite la rédaction-en-chef du Monde, parce que « le sujet avait été traité plusieurs fois » (sic).
Chaque année, je faisais la même proposition, et, bien sûr, en 1995 et 2005. Peine perdue. En 2006, ce fut Politis qui en publia une partie, à l’occasion de la parution de l’enquête de Mahmoud-Marcel Reggui : Les Massacres de Guelma (La Découverte). Plus tard, j’en publiai une version actualisée sur le site Huffington-Post (lequel supprima carrément le passage évoquant Le Monde !), et sur Le Matin.
Si je reviens encore sur le sujet, c’est en réaction au traitement médiatique qui est fait en France des massacres en Ukraine, notamment à Boutcha, par les chaînes d’information en continu, lesquelles n’ont pas cessé (tout comme le président US) d’opposer les « nations civilisées » (l’Occident) au reste du monde, dont la Russie évidemment, oubliant ainsi que, des « Boutcha », leur propre pays en avait commis des dizaines en Asie et en Afrique. Il s’agit aussi de rappeler que, tout comme la presse d’aujourd’hui fait la part belle aux écrits essentialistes de certains de nos auteurs, la presse de l’époque avait fait fi de toute déontologie. Ce que la phrase d’Albert Camus, rapportée plus loin, dit avec force et concision.
Le 19 avril 2015, Jean-Marc Todeschini, secrétaire d’Etat
chargé des Anciens combattants et de la Mémoire, s’était rendu à Sétif pour
commémorer, avant l’heure, les 70 ans des massacres du 8 mai 1945. « Pour la
première fois, devait-il déclarer, à la parole viendra s’ajouter le
geste, traduction concrète de l’hommage de la France aux victimes et de la
reconnaissance des souffrances infligées ».
Ce geste inédit, de la part d’un membre du gouvernement français, venait
avaliser les mots prononcés en 2005 par l’ambassadeur de France, évoquant une «
tragédie inexcusable ».
Ainsi, il fallut trois générations avant que la France ne daignât reconnaître les « souffrances infligées » (sic) aux populations du Constantinois !
Pour l’enfant de Guelma que je suis, né un an presque jour pour jour après les massacres, le traitement de ces « souffrances » par la presse de l’époque ne s’explique pas par la seule raison d’Etat. À l’école, je me rendis compte que nombre de mes camarades de classe étaient orphelins de père. Inconsciemment dans une pièce de théâtre (Les Naufragés du temps)* que j’écrirai et monterai plus tard, je « tue » mon père, alors qu’il sera parmi le public de la première représentation !…
Certains passages seront remarqués par Simone de Beauvoir et
Jean-Paul Sartre – rencontrés en 1970 à Paris, à l’occasion du vernissage de
l’exposition « Le joli mois de mai » (1968) d’Hélène de Beauvoir, qui eut lieu
au… Moulin Rouge, les galeries parisiennes ayant refusé de prêter leurs murs !
En découvrant mes textes, que lui avait remis un ami commun, commissaire de
ladite exposition, la grande dame avait cru que mon père fut l’une des victimes
des massacres. C’est alors seulement que je pris conscience de l’effet de
transfert qui m’avait fait « tuer » mon père dans la création théâtrale… Ces
textes, Simone de Beauvoir les publiera, sur 14 pages, en décembre 1971, dans
Les Temps modernes.
Simone de Beauvoir et Jean Paul Sartre
Au cours de la soirée, nous avions évoqué Jacques Charby, le réalisateur du premier long-métrage postindépendance, Une si jeune paix : j’appris que c’est après sa rencontre avec Kateb Yacine qui lui parla des répressions du 8 mai 1945 qu’il décida de rejoindre le réseau des Porteurs de valises. Au passage, rappelons que c’est pour protester contre l’emprisonnement de journalistes que le militant Charby refusa la médaille du Mérite décernée par le gouvernement algérien (Liberté, 7-01-2006).
Le “Malaise” du journal Le Monde
Je me souviens, c’était peu après le cessez-le-feu, le lendemain de la
disparition de Jean Amrouche (16 avril) : je fis une découverte qui, longtemps,
sera pour quelque chose dans ma suspicion irraisonnée à l’égard de la presse
française…
C’était donc à Guelma (dans le « 9.3 » de l’époque que fut le département de Constantine), alors que j’aidais au rangement d’un local jouxtant le domicile familial (« Dar Ouled-Nwayels »), connu pour avoir abrité des réunions clandestines, je tombai sur une pile de journaux (Le Monde, L’Aurore, La Croix, Le Parisien libéré, L’Humanité, Libération, Témoignage chrétien) que je ramenai secrètement chez moi, avec le sentiment d’avoir mis la main sur un trésor de guerre. Sur une page défraîchie, mon regard fut accroché par la une du Monde, daté du 18 mai 1945 : sous le titre « Malaise français », un article traitant de la répression (Guelma, Sétif et Kherrata).
L’humanité du 11 mai 1945
Le texte se terminait par un « À suivre » qui restera mystérieusement sans suite (Le journal, interrogé par courrier en 1990, ne s’expliquait pas cette « suite » introuvable).
En marge de l’article, une main anonyme avait griffonné une phrase attribuée à Albert Camus, une phrase-choc que je ne résistai pas à consigner dans mon cahier de textes de collégien : « Les journalistes français doivent se persuader qu’on ne règlera pas un si grave problème par des appels inconsidérés à une répression aveugle ». Je retrouverai plus tard la phrase dans un numéro de Combat, puis dans Actuelles III.
Pour les médias d’alors, il ne faisait aucun doute qu’à l’origine de ces émeutes il y avait la sécheresse et la famine. Aucun journal n’eut l’idée de mener sa propre enquête.
C’est ainsi que l’opinion publique accueillit sans états d’âme la version
gouvernementale du « complot antirépublicain », une thèse qui faisait fi des
faits établis par le rapport du général Tubert : la mission, rappelée trop tôt
à Paris par le général de Gaulle, n’aura pas l’occasion d’entendre M.-M.
Reggui, ni de lire son enquête, menée à chaud, sur la répression aveugle qui
emporta, avec deux milliers de Guelmois, sa sœur et deux de ses frères.
Reportage de “Ce soir” du 13 avril 1946
L’enquête de Mahmoud-Marcel Reggui
Né en 1905 à Guelma, converti au catholicisme, l’homme était professeur de
lettres à Tunis. Ami de la revue Esprit, il fut un proche de Jean Amrouche, à
qui il confiera son manuscrit sur « la furie des milices coloniales ». L’homme
était peu suspect de nationalisme, et croyait sincèrement aux vertus de
l’assimilation. La vérité qu’il allait découvrir le fera déchanter : « Les
événements de Guelma ont signé la mort de l’assimilation, dont nous sommes un
dernier témoignage, et ont signifié à la colonisation qu’elle était déchue de
toute autorité morale pour se maintenir, autrement que par la force » (p. 133).
Son enquête, d’une minutie impressionnante, restera soixante ans au fond d’un
tiroir, avant d’être exhumée en 2006 par Pierre Amrouche, le fils de Jean.
Pourquoi si tard ?
En préface, l’historien Jean-Pierre Peyroulou écrit : « Le silence général en métropole sur les “événements” (…), le rôle d’intermédiaire que joua son ami J. Amrouche entre De Gaulle et Ferhat Abbas en 1959, l’engagement de Reggui et Amrouche en faveur d’une indépendance négociée, cette conjonction historique finit sans doute par rendre impossible la publication du manuscrit » (p. 30). Mais ni J.-P. Peyroulou ni P. Amrouche, dans son introduction, ne nous éclairent sur les raisons qui décidèrent de la publication de l’enquête dix ans après la disparition de son auteur. Il faut préciser qu’à Guelma, le livre avait de quoi déranger les familles des quelques notables, désignés nommément, qui contribuèrent d’une certaine manière à l’hystérie des milices coloniales…
À l’origine des massacres, confirme l’enquête, fut cette marche pacifique et sans armes (contrairement à ce que soutiendra la presse) qui se déroula le jour même des célébrations de la victoire sur le nazisme : « Il était 18h quand le cortège s’ébranla… Partis de la ville haute, (les manifestants) se dirigeaient vers le monument aux morts pour y déposer plusieurs gerbes de fleurs. Ils arboraient les drapeaux des Alliés, de la France, de l’Algérie autonome et des pancartes : ” Vive la démocratie ! ; Vive l’Algérie ! ; Libérez Messali ! ; Vive la Charte de l’Atlantique ! ; À bas le colonialisme ! ” ».
C’est cette manifestation qui sera réprimée dans le sang par les Milices d’ordre et les hommes du sous-préfet Achiary (un ancien SFIO passé au RPF avant de faire partie des créateurs de l’OAS). Ces slogans n’apparaîtront dans aucun compte-rendu de presse : on insistera plutôt sur la « présence d’agitateurs arabes » (Libération, 12 mai 1945), des « milices vichyssoises » (L’Humanité, 16 mai), alors que le Parisien libéré (17 mai), entre un article de Vercors (« Après la victoire, le combat contre soi-même ») et un entrefilet (« Hitler n’est pas mort, pense Churchill »), stigmatisera « l’appui d’éléments antirépublicains et de certaines influences étrangères ».
La Croix,
Le Monde : un même article doublonné !
Le 15 mai, sous le titre “Les troubles d’Algérie”, le journal La
Croix évoque des « difficultés de ravitaillement chez les tribus berbères
frustes et misérables ». Le même article, non signé et sans référence ni
d’agence ni de correspondance particulière, se retrouvera le soir-même dans Le
Monde, sous le titre “Les émeutes sanglantes de Sétif”, avec un curieux
changement d’adjectif : les « tribus frustes et misérables » de La Croix
deviendront, dans le journal de Beuve-Méry, des « tribus incultes et misérables
». S’agissait-il d’une dépêche du service de presse gouvernemental ou tout
bonnement d’une pige doublonnée ? La question que je posai aux deux rédactions,
en avril 1995, restera sans réponse.
Durant des années, nous fûmes quelques-uns à proposer, en vain, tribunes ou témoignages sur la question. Notre insistance relevait, à nos yeux, d’un droit. D’un droit de réponse que la presse parisienne nous devait…
Le « Malaise », qui fit la une du Monde, le 18 mai 1945, était annoncé dès le 12 mai par Libération : « Un malaise qui n’a cessé de se développer depuis plusieurs mois ». Il durera en fait plusieurs décennies. Des décennies de chape de plomb. Ce n’est, très curieusement, qu’à partir des années 1990 (autrement dit à partir de cette « guerre civile » que journalistes et intellectuels parisiens s’empressèrent de baptiser, comme à dessein, la « Deuxième guerre d’Algérie ») que les médias français commenceront à s’intéresser à la question. En 1995, le cinquantenaire de cet « événement », avec battage médiatique concurrentiel des deux côtés de la Méditerranée, força des journalistes à sortir de leur discrétion, et c’est ainsi que les médias ouvrirent le dossier, appelant à la rescousse historiens et universitaires en charge des pages obscures de l’histoire de la France coloniale.
Des fours à chaux pour sépultures
Les résistances rencontrées par le documentariste Mehdi Lallaoui (« L’autre
8 mai 45 », 1995), tout au long de son travail d’investigation, en disent long
sur l’entreprise d’occultation et le fameux malaise qui a grevé l’inconscient
collectif de trois générations de journalistes…
Le souvenir de ces massacres (qui, selon les sources, firent entre 10000 et 30.000 victimes – 45.000, selon Alger) avait de quoi troubler durablement les consciences. Pour la simple raison que notre 8 mai 45 a le « tort » d’avoir eu lieu le 8 mai 45 : le jour même où la France et les Alliés fêtaient leur victoire sur la barbarie nazie ! Or, que nous disent les témoins de Marcel Reggui ? Que du soir au matin, à l’annonce de la visite du ministre de l’Intérieur, Adrien Tixier (qui n’aura lieu que le 26 juin), « on empilait dans les fours à chaux (des minoteries Lavie, à Héliopolis, près de Guelma) les corps des fusillés… Pendant dix jours, on brûla sans discontinuer. L’odeur à la ronde était insupportable. Il suffit d’interroger les habitants de l’endroit. C’est pour cette raison que nous n’avons jamais pu retrouver les corps de ma sœur et de mon frère cadet… »
Marcel Reggui, décédé en 1996, se voyait comme « le dernier témoignage de l’assimilation ». Au moins n’aura-t-il pas eu à souffrir de l’article 4 (supprimé finalement par Jacques Chirac) de la loi du 23 février 2005 et de son « rôle positif », lui pour qui « L’autre 8 mai 45 » avait définitivement « déchu la France de toute autorité morale ». Et, aujourd’hui, ce sont les mêmes médias de l’ancienne puissance coloniale qui font la leçon aux Russes au nom des « nations civilisées » !…
Salah Guermriche est essayiste et romancier. Parmi ses ouvrages : Algérie
2019, La Reconquête – les six premiers mois du Hirak, textes et photos
(Orients-Editions, 2019) ; Aujourd’hui, Meursault est mort (eBook,
2013 ; Frantz-Fanon, 2017) ; Alger-la-Blanche. Biographies d’une
ville (Perrin, 2012) ; Abd er-Rahman contre Charles Martel
(Perrin, 2011) ; Dictionnaire des mots français d’origine arabe
(Seuil, 2007) ; Un été sans juillet – Algérie 1962 (Le
Cherche-Midi, 2004) ; L’Homme de la première phrase (Rivages /
Noir, 2000).
ENCADRÉ :
« Dès l’arrivée (de l’enquêteur) à Guelma, le 12 juin 1945, le sous-préfet intérimaire, M. Tem, l’avais mis en garde contre un excès de curiosité (…) Le jeune lieutenant était plus téméraire. Était-ce son âge, et le sauf-conduit personnel du gouverneur général qu’il portait sur lui ? Il dénombra 18 morts près de la ferme Cheymol, sur la liste que lui avait remise le gérant de la ferme H…, propriété d’un riche musulman.
Les victimes étaient de très jeunes enfants, des jeunes femmes, une grand-mère. Parmi les assassins, tous miliciens européens, il y avait un fermier voisin. Le gérant avait lui-même perdu son épouse Messaouda, 38 ans, son fils Saïd, 13 ans, sa fille Hafsia, 16 ans, son neveu Brahim, 5 ans, sa nièce Aïcha, 5 ans, son frère Mohammed, 33 ans, tous exécutés par les tueurs de la milice civile au fusil-mitrailleur, au revolver et au fusil, ainsi que le confirme l’expertise du lieutenant.
Des charniers. “Il y en aurait de très nombreux le long des routes (…) Le lieutenant signale, lui, un charnier parmi d’autres, à l’angle de la route d’Héliopolis, au lieu-dit Keff-Boumba. “Il comprend 4 tranchées d’une longueur de vingt à vingt-cinq mètres, et contenant chacune une vingtaine de cadavres. “Des charniers, il y en avait dans toute la région, et jusqu’aux entrées de Guelma.
Ceux-là, creusés à la hâte, étaient pleins à ras bord (…) Les listes étaient dressées par l’inspecteur B… des Renseignements généraux qui utilisait les archives du service. Les dix premières arrestations furent celles de militants du Parti du peuple algérien fusillés par la police d’Etat, au petit matin, dans la cour de la prison civile où ils avaient été écroués sans mandat de dépôt. L’exécution dans la cour de la prison avait été bruyante. Les dix Algériens assassinés avaient chanté des chants nationalistes jusqu’au moment où les coups de feu les firent taire. Et la prison était trop exiguë pour recevoir tous les Musulmans raflés chaque nuit. Aussi, très vite, la gendarmerie apporta son concours.
La plupart des Musulmans arrêtés (2 500 au total, selon l’adjudant-chef de gendarmerie C…) sont dès lors amenés à la gendarmerie (…) Chaque matin, à 6 h, un camion fourni par les Ponts et Chaussées conduit hors de la ville une vingtaine d’hommes. Il est escorté par des miliciens et des gendarmes. “Après quelques minutes, le camion s’arrête, les condamnés sont alignés au bord de la route et exécutés sans autre forme de procès, le camion rentre ensuite en ville. Le soir, une demi-heure avant la tombée de la nuit, nouveau voyage“.
Ce système de “promenade sur la route du Sud”, disaient les gendarmes, “fut pratiqué pendant 6 à 10 jours (…) Avec la venue des grandes chaleurs, vers le 20 juin, il devint urgent d’aviser. (…) Miliciens civils et gendarmes firent donc déterrer les corps et transporter les débris humains par trois camions des Ponts et Chaussées. Amenés au lieu-dit Fontaine Chaude, ils y étaient mêlés à des branches d’oliviers et brûlés dans un four, à chaud, par des prisonniers de guerre italiens au service de Monsieur Lavie, le plus riche colon du Constantinois. Au dernier voyage, pour éviter que ne parlent les trois chauffeurs musulmans des camions, l’un d’eux, employé à la Société indigène de prévoyance, fut abattu devant ses camarades. Ainsi se fit à Guelma et dans sa région la répression civile de l’insurrection arabe du Nord constantinois, en mai-juin 1945 ».
*Extrait de : Jean-Louis Planche, « La répression civile du soulèvement, mai juin 1945 », in La Guerre d’Algérie au miroir des décolonisations, Actes du colloque en l’honneur Charles-Robert Ageron (Société française d’Histoire d’Outre-mer, 2000, p. 111-128).